Comme un pansement

Comme un pansement.

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Le jour où j’ai refermé la porte de mon ancien stage pour la dernière fois, c’étaient cotillons, trompettes et ballons dans ma tête. La fin de six mois de stress permanent et d’angoisses qui me prenaient à la gorge sitôt installée à mon bureau. Enfin, plutôt devrais-je dire la planche de bois de 50 centimètres de long qui me servait de bureau. Le truc qui se cassait la figure si j’avais la bêtise de poser plus de deux bouquins dessus. Mais bon, je n’étais que stagiaire, alors je ne méritais pas de travailler dans de meilleures conditions.

Je n’avais jamais vécue de mauvaise expérience en stage. Jusque là, j’avais toujours été appréciée, chaudement remerciée pour le travail fourni et j’avais gardé de bonnes relations avec mes anciens collègues. Mais là, c’était tout le contraire. Six mois de cata, sans parvenir à m’intégrer et à trouver ma place. Six mois à bouffer seule pendant que les patrons mangeaient tous ensemble. Six mois à rendre du boulot sur lequel je n’avais jamais de retour (je progresse par la simple action du Saint Esprit?). Six mois à entendre « bonjour », parfois « au revoir », mais rarement plus. Six mois à faire des bourdes que je n’aurais jamais faite si je ne m’étais pas sentie aussi mal dans ce taff. C’est un cercle vicieux, en fait : être mal, donc faire mal, donc se sentir mal, etc…

Je suis donc partie soulagée en me disant que je n’aurai plus à y mettre les pieds. Manque de bol, j’avais oublié mes lunettes. Et après plusieurs mois à plisser des yeux pour voir les panneaux indicatifs, je me suis dit qu’il serait bon de les récupérer. C’était un peu comme un pansement : on appréhende longtemps de l’enlever, alors qu’il vaut mieux l’arracher d’un coup sec. Alors j’y suis allée. J’ai constaté que mon corps, lui, se souvenait très bien du malaise que je ressentais quand je bossais là-bas : à peine étais-je dans la rue où se situent les bureaux que j’ai éprouvé les mêmes sensations de chaleur, de gorge nouée, de ventre douloureux. J’ai essayé de me consoler : c’est fini ce temps là, maintenant je travaille ailleurs, je fais du bon boulot et je suis très bien intégrée. Je ne leur dois plus rien à ces anciens patrons qui ne daignaient m’adresser un regard que pour me faire comprendre que j’étais un boulet. Je ne leur envie ni leur boulot, ni leur vie.

– Bonjour Clémentine !
– Je ne m’appelle pas Clémentine…
– Ah. Bonjour euh… l’ancienne stagiaire.

Rien n’avait changé, si ce n’est qu’il y avait une nouvelle stagiaire, que j’ai plaint en silence. C’était toujours la même atmosphère, la même froideur. J’ai pris soin d’être joviale, agréable et empathique, peut-être pour leur montrer que j’étais mieux loin d’eux. Que contrairement à eux, j’avais changé en bien :

– Ton nouveau stage se passe bien?
– Oui, c’est très intéressant, je fais des…
– Oui oui mais je m’en fous, j’ai du boulot en retard là, tu me déranges !

Finalement, j’avais appréhendé pour pas grand chose. Pour quelques minutes à s’échanger des banalités, à parler majoritairement toute seule parce que, soyons francs, ils n’ont rien à faire de mon sort. Je leur ai dit « au revoir et à bientôt » tout en sachant que je ne les reverrai plus. J’ai pensé qu’ils m’avaient donné ma chance, que je remerciais pour cela, mais pas pour le reste. Y retourner a posteriori m’a permis de tirer un trait sur tout ce que j’avais éprouvé et la honte que je ressentais jusqu’alors : celle d’avoir merdé, d’être passée pour quelqu’un d’incompétent. J’ai décidé de me pardonner de tout ça et de me dire que c’était loin d’être entièrement ma faute. Et de me concentrer à présent sur ce que je peux donner de bien dans mon travail, avec des gens qui savent me le rendre, qui ont envie de m’apprendre des choses et de me permettre de progresser.

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Quand tu arrives en tant que stagiaire dans une entreprise, l’une des choses à gérer, c’est cette collègue qui va te regarder d’un œil mauvais dès que tu auras passé le pas de la porte. T’as rien fait si ce n’est exister et dire « bonjour », mais elle te déteste quand même déjà:
 
       Même pas je t’adresse la parole. Je vais t’appeler par un autre prénom durant les six prochains mois.
       Mais j’ai encore rien dit !
–      Tais-toi Valentine.
       Mais pourquoi ?
       Ca suffit Clémentine.
 
J’ai pas trop compris pourquoi cette haine si soudaine, ni cette envie profonde de me rabaisser. Pour tout et n’importe quoi :
 
       T’as 25 ans, t’es qu’une enfant !
      
       Et puis t’es petite de taille aussi, ouh la minus !
      
       Tiens, tu sais ce que t’es ? T’es un bébé Cadum, HAHAHA, t’as compris la vanne Michel ?

 
Alors j’ai essayé de me mettre à sa place. J’ai pas tout de suite vu en quoi une fille qui débarque pour passer quelques mois en tant que stagiaire mérite autant de hargne. J’ai émis des hypothèses :

 
       Peut-être que son divorce s’est mal passé, que son avocat l’a mal défendue et qu’elle cristallise sa haine des avocats sur moi ! Ou alors, comme c’est une fausse blonde, elle a peut-être une revanche à prendre sur les brunes et du coup elle me hait ! Sinon, c’est peut-être quand j’ai dit que j’aimais pas les frites, ça l’a peut-être énervé !
       Ou alors c’est juste une conne ?
       Ah ouais, peut-être aussi.
 
C’est un peu dur d’être toisée en permanence : d’une part, c’est gênant, Beyoncé te le dira très bien. Mais surtout, je suis tellement mal à l’aise que j’en arrive à dire parfois à dire un truc que je voulais pas, qu’aussitôt je regrette, à tel point qu’il y’a un mini-Moi qui me donne un coup de pied à l’intérieur du crâne en disant : « NAAAN, mais pourquoi t’as dit çaaaa ! ».
 
 
Mais j’ai beau réfléchir, je ne comprends pas ce mépris. Peut-être une réaction naturelle pour défendre sa place. Sauf que j’en veux pas, de sa place. Alors c’est pas la peine de me regarder en chien de faïence, comme si je prenais déjà les mesures de son bureau pour choisir mon mobilier. Je peux envoyer un e-mail, c’est pas pour ça que je brigue le poste de PDG. Je peux aller m’acheter une cannette au distributeur, promis, ça m’empêchera pas de travailler. Faut quand même être sacrément naze pour vouloir faire peur à une stagiaire.
–      Tu vois la porte de mon bureau ? Il y a mon nom dessus ! Est-ce qu’il y a ton nom sur la porte de ton bureau ? Non parce que tu es STAGIAIRE ! Et puis j’ai une boîte de 5000 trombones dans mon tiroir, mais pas toi parce que tu es STAGIAIRE !

De la condition de stagiaire

Avec un peu de chance, j’aurai un vrai travail avant mes 50 ans.



Si je veux me faire peur, j’ai pas besoin de lire les faits-divers dans les journaux ou de lire un bouquin de Patrick Sébastien. Il suffit que je parle à mes anciens copains de collège sur Facebook :

– Je suis marié, j’ai deux enfants et je travaille au sein d’une grande multinationale ! Et toi, qu’est-ce que tu deviens?
– Ben moi je suis stagiaire.

Être étudiante, c’est bien, mais 8 années après avoir passé mon BAC, je commence à trouver ça long. Mon père aussi : 

– Quand est-ce que tu passes ton examen de la Barrette et que tu deviens avocat là?
– Euh… l’examen du Barreau tu veux dire?
– Oui voilà. Quand est-ce que tu cesses de vivre à mes crochets alors? 

Être stagiaire, ce n’est pas uniquement avoir une paye minuscule. C’est aussi et surtout être constamment perdu :

– Tiens, voilà le dossier Duchemont, ça parle de fusion-acquisition, de sociétés fantômes et de droit norvégien. Tu me rédiges une assignation pour demain.
– Mais je pensais que c’était un stage en droit de la famille ! 
– Ben il a une famille, Monsieur Duchemont : une maman, un papa… Voilà, t’as qu’à te dire que c’est presque pareil.



A chaque fois que j’ouvre un nouveau dossier, le même processus s’enclenche : 
Etape 1 : je constate que je ne comprends rien.
Etape 2 : je lis 40 fois la même définition dans le dictionnaire juridique.
Etape 3 : je chouine auprès de Jean-Philippe Star sur Gtalk.
Etape 4 : j’envisage une reconversion dans la maçonnerie ou la télé-réalité.

Au moins, cette fois-ci, j’ai un vrai maître de stage. Un qui sait des choses, un qui peut te transmettre des connaissances. Mon ancien patron, lui, il voulait rien me transmettre du tout : son obsession dans la vie, c’était d’acheter les fournitures de bureau : 

– Je vais commander des fournitures de bureau ! 
– Quoi? Mais c’est la 3ème fois cette semaine ! 
– Oui mais… mais on n’a pas d’équerre ! C’est utile ça, dans un cabinet d’avocats, une équerre !
– Vous pourriez m’aider pour ce dossier? Je ne comprends pas très bi…
– Ah non non non, j’y connais rien, moi. Par contre, je vais te commander un beau rapporteur.





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