Le jour où j’ai fait passer un entretien.

Dans les épisodes précédents, notre héroïne se retrouvait une fois de plus seule dans son taff après la démission de sa Collègue Chérie (il aura fallu 1 an pour la recruter et 9 mois pour qu’elle se barre, mais de quoi me plains-je après tout?). J’étais sincèrement triste qu’elle s’en aille (comprendre : j’ai pleuré en continu pendant tout un week-end). C’est toute l’ambiguïté de mon personnage : je suis une vraie sauvage mais quand je finis par m’attacher, c’est pour la vie (je suis sûre que ça me vaudra un biopic, tiens). Et puis elle m’avait expliqué qu’elle avait été chassée par un cabinet de recrutement qui lui avait proposé l’offre du siècle, près de chez elle, une paie avec beaucoup de zéro, c’était limite si un lutin particulier avait pour unique tâche de l’éventer dans son bureau tout en lui apportant des canettes de Ice Tea. Bref, l’aubaine. J’étais contente pour Collègue Chérie. En plus, elle a été sympa : en partant, elle m’a donné accès à sa boîte mail pro pour que je reprenne ses dossiers. C’est comme ça que le lendemain de son départ, j’ai reçu un mail disant : « Bonjour Collègue Chérie, nous avons bien reçu le CV que vous avez envoyé il y a 4 mois, pourriez-vous nous recontacter?« .

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Finalement, Collègue Chérie avait « un peu » cherché cette aubaine, sans oser me le dire. Je ne comprends pas pourquoi : pour ne pas me faire de peine? parce qu’elle n’assumait pas d’avoir fait un passage express dans la boîte? Peu importe. J’ai été peinée qu’elle n’ait pas été plus honnête, mais qui suis-je pour juger? (cette propension au non-jugement et au pardon vous est gracieusement offerte par mes années de catéchisme). Breeeeef. Il allait donc falloir lui trouver un remplaçant, et vite. Déjà, pour le « vite », c’était râpé, parce que 3 mois de préavis ne suffisent apparemment pas aux Ressources Humaines pour poster une annonce sur Linkedin :

– Vous avez recruté le remplaçant de Collègue Chérie? Parce que je veux pas vous mettre la pression, mais elle s’en va après-demain… 
– Hein, QUOI? Ah hum oui, on est euh… on est large, easy. 48 heures pour un recrutement, c’est plus qu’il n’en faut. 

Résultat des courses : j’ai dû attendre un mois de plus pour obtenir une liste de candidats. Déjà, quand tu enlèves ceux qui ne correspondent pas à l’annonce (« oui je sais que vous cherchez un ingénieur mais je suis jardinier, c’est presque pareil, y’a 2 « i » à chaque fois ») et ceux dont tu perçois clairement le profil trafiqué (aka le mec qui a 18 CV référencés sur Google, avec des expériences différentes à chaque fois), reste plus grand monde. Au milieu de ceux-là, il y avait une candidature qui ressemblait à une dissertation, avec des titres soulignés, des alinéas et tout :
I – L’objet de ma candidature : ma formation pluridisciplinaire au service de votre entreprise et du poste à pourvoir
II – Mon intérêt pour les services de votre entreprise : déterminisme ou déclinaison sociale? 

Déjà, ça semblait un poil louche. Alors, pour me rassurer (ou me faire peur, au choix), j’ai contacté une ancienne collègue qui, ô coincidence, avait travaillé dans la même boîte, à la même époque que ladite candidate. Sa réaction fut sans appel :
–   POSE CE TELEPHONE IMMEDIATEMENT, DEBRANCHE TES MAILS ET ELOIGNE TOI DE SON CV : ELLE EST CHTARBEE.

J’aurais bien voulu, mais les RH avaient déjà fixé un entretien le lendemain. Et malgré ce qui m’avait été rapporté, je me suis forcée à rester impartiale et à y aller sans a priori (le non-jugement, le catéchisme, vous vous rappelez?). Elle ressemblait beaucoup à Amélie Nothomb, elle avait la coiffure de Foresti dans son sketch « je ne suis pas folle, vous savez« , mais c’est même pas le sujet, je vous fais juste un peu de story telling. Le plan, c’était de m’entretenir avec elle pendant 1 heure avant ma directrice, pour que je puisse la tester sur le plan technique et donner un avis. C’est bien simple, j’ai eu le temps de lui poser 2 questions avant qu’elle ne m’arrête :
– Mais attendez attendez… J’ai l’impression de passer un entretien d’embauche là !

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J’ai dû lutter très fort avec moi-même pour ne pas lui demander si elle pensait qu’on l’avait fait venir pour prendre le thé dans une salle de réunion. Cherchez pas,  on lui envoie un mail intitulé « Convocation entretien de recrutement« , elle estime que « c’était quand même pas très très clair« . Tout en prenant un air condescendant parce que, c’est bien connu, se comporter comme une garce donne envie de travailler avec quelqu’un. J’ai poursuivi pendant 10 minutes pour ne pas la planter sur place (et parce que je suis coconne aussi, sans doute), j’ai dit « bon eh bien, merci d’être venue » et je suis partie.

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Et j’ai toujours pas de collègue.

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Adieu 2014.

J’avais le cerveau vide. S’asseoir, allumer l’ordinateur, enchaîner les mots sur un clavier était impossible. Avoir sommeil en permanence.

2014 était une année plate, sauf à la fin, où elle est devenue carrément nulle.

Celui qui lit ça mérite un bonbon.

C’est l’année de la renonciation à ce que je croyais être mon rêve. Au revoir le Barreau, je ne ferai pas partie de tes avocats. Toi et moi faisions un joli couple vu de l’extérieur. Mais tu me rendais bien trop malheureuse. J’ai quand même trouvé le moyen de sortir major de ma promo en plaidoirie. J’ai eu droit à une belle cérémonie, des sous, et une robe d’avocat faite sur mesure qui fera la plus belle des couvertures ou un super costume pour les soirées déguisées. Je n’arrive pas encore à être fière. Dans cette petite boutique près du tribunal, alors que j’essayais ce costume qui ne me servira probablement jamais, j’ai tout de suite pensé que j’aurais été canon dans les couloirs du Palais de Justice. Que j’avais de l’allure, que ça m’allait franchement bien et que c’était dommage que ce boulot ne soit vraiment pas fait pour moi. Mon reflet dans le miroir me renvoyait mon échec : 8 ans d’études pour au final être aussi perdue qu’un élève de seconde qui se demande s’il doit choisir ES ou S. « Mais ce n’est PAS un échec « , me disent ceux qui m’aiment. Ça, oui, j’ai un beau diplôme. Un parcours que ma mamie peut exhiber fièrement durant les parties de rami avec ses copines. Mais au final, tout ça pour quoi? Et surtout, à quel prix?

Et puis il a fallu que je l’annonce à ma famille. « Que je l’annonce », comme si c’était une mauvaise nouvelle. Parce que je savais très bien qu’il n’y aurait pas de joie ou de félicitations. Uniquement des regrets et des reproches.

– Major sur 1700 élèves ! TU VOIS que t’es faite pour être avocate !
– Mais ce boulot me donne envie de m’ouvrir les veines !
– Mais tous les boulots donnent envie de crever ! Regarde moi : je suis dépressif depuis 40 ans, je ne dors plus sans somnifères, je n’ai aucun ami, pas de loisir… Mais c’est ça la vie, tu crois quoi?
– …

Non, vraiment, 2014, t’as bien fait de t’en aller. Parce qu’entre ça, le chômage qui fait s’étirer le temps, mon chemin que je n’arrive plus à trouver, ma quête de spiritualité, ma brouille de quatre mois avec mon frère et mes mauvais choix, tu ne valais vraiment pas le coup. Heureusement qu’il y a eu ce super stage et les collègues qui sont devenues de vraies amies, un nouveau neveu, toujours plus d’amour avec Jeanfiki, des copains très présents (et qui me manquent à en avoir mal au ventre) et les supers câlins d’un chat qui a tendance à uriner partout sauf dans sa litière.

A nous deux, 2015. Si tu pouvais m’apporter un peu de lumière sur mon chemin et un boulot qui ne me fasse pas pleurer en rentrant le soir, tu serais au top, merci.

Love,

A.

 

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Comme un pansement

Comme un pansement.

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Le jour où j’ai refermé la porte de mon ancien stage pour la dernière fois, c’étaient cotillons, trompettes et ballons dans ma tête. La fin de six mois de stress permanent et d’angoisses qui me prenaient à la gorge sitôt installée à mon bureau. Enfin, plutôt devrais-je dire la planche de bois de 50 centimètres de long qui me servait de bureau. Le truc qui se cassait la figure si j’avais la bêtise de poser plus de deux bouquins dessus. Mais bon, je n’étais que stagiaire, alors je ne méritais pas de travailler dans de meilleures conditions.

Je n’avais jamais vécue de mauvaise expérience en stage. Jusque là, j’avais toujours été appréciée, chaudement remerciée pour le travail fourni et j’avais gardé de bonnes relations avec mes anciens collègues. Mais là, c’était tout le contraire. Six mois de cata, sans parvenir à m’intégrer et à trouver ma place. Six mois à bouffer seule pendant que les patrons mangeaient tous ensemble. Six mois à rendre du boulot sur lequel je n’avais jamais de retour (je progresse par la simple action du Saint Esprit?). Six mois à entendre « bonjour », parfois « au revoir », mais rarement plus. Six mois à faire des bourdes que je n’aurais jamais faite si je ne m’étais pas sentie aussi mal dans ce taff. C’est un cercle vicieux, en fait : être mal, donc faire mal, donc se sentir mal, etc…

Je suis donc partie soulagée en me disant que je n’aurai plus à y mettre les pieds. Manque de bol, j’avais oublié mes lunettes. Et après plusieurs mois à plisser des yeux pour voir les panneaux indicatifs, je me suis dit qu’il serait bon de les récupérer. C’était un peu comme un pansement : on appréhende longtemps de l’enlever, alors qu’il vaut mieux l’arracher d’un coup sec. Alors j’y suis allée. J’ai constaté que mon corps, lui, se souvenait très bien du malaise que je ressentais quand je bossais là-bas : à peine étais-je dans la rue où se situent les bureaux que j’ai éprouvé les mêmes sensations de chaleur, de gorge nouée, de ventre douloureux. J’ai essayé de me consoler : c’est fini ce temps là, maintenant je travaille ailleurs, je fais du bon boulot et je suis très bien intégrée. Je ne leur dois plus rien à ces anciens patrons qui ne daignaient m’adresser un regard que pour me faire comprendre que j’étais un boulet. Je ne leur envie ni leur boulot, ni leur vie.

– Bonjour Clémentine !
– Je ne m’appelle pas Clémentine…
– Ah. Bonjour euh… l’ancienne stagiaire.

Rien n’avait changé, si ce n’est qu’il y avait une nouvelle stagiaire, que j’ai plaint en silence. C’était toujours la même atmosphère, la même froideur. J’ai pris soin d’être joviale, agréable et empathique, peut-être pour leur montrer que j’étais mieux loin d’eux. Que contrairement à eux, j’avais changé en bien :

– Ton nouveau stage se passe bien?
– Oui, c’est très intéressant, je fais des…
– Oui oui mais je m’en fous, j’ai du boulot en retard là, tu me déranges !

Finalement, j’avais appréhendé pour pas grand chose. Pour quelques minutes à s’échanger des banalités, à parler majoritairement toute seule parce que, soyons francs, ils n’ont rien à faire de mon sort. Je leur ai dit « au revoir et à bientôt » tout en sachant que je ne les reverrai plus. J’ai pensé qu’ils m’avaient donné ma chance, que je remerciais pour cela, mais pas pour le reste. Y retourner a posteriori m’a permis de tirer un trait sur tout ce que j’avais éprouvé et la honte que je ressentais jusqu’alors : celle d’avoir merdé, d’être passée pour quelqu’un d’incompétent. J’ai décidé de me pardonner de tout ça et de me dire que c’était loin d’être entièrement ma faute. Et de me concentrer à présent sur ce que je peux donner de bien dans mon travail, avec des gens qui savent me le rendre, qui ont envie de m’apprendre des choses et de me permettre de progresser.

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« Oui alors là, j’arrive à un carrefour : je tourne où? »

Souvenez-vous, dans mes précédentes (et passionnantes) aventures, je réalisais que j’étais un bébé avocat qui n’avait plus du tout envie d’être avocat. Dans un premier temps, je me suis interrogée sur les raisons pour lesquelles je m’étais infligée 8 ans d’études et un concours mégadifficilesaracedesagrandmère alors que je savais pertinemment que ce boulot n’était pas pour moi :

– Ben… Parce que j’aime bien porter des robes… Alors je trouvais ça cool où une profession où on porte une robe… Et puis, les robes d’avocat, elles ont de la fourrure, c’est joli…

Non, bien évidemment. Le manque de courage. La peur de décevoir. L’envie de plaire et d’être reconnue pour quelque chose. De faire un truc un peu chiadé parce que j’avais soit disant « des capacités » (on a tous des capacités, les gars). La peur bleue de l’échec. Respecter les attentes. La crainte de passer pour une neuneu si j’abandonnais. Voilà, les raisons. En vrac, et sans prétendre à une quelconque exhaustivité, hein.

Revolver

J’ai dû progressivement annoncer la nouvelle. J’ai eu de bonnes et de mauvaises surprises. J’ai dû faire face à l’incompréhension, souvent :

– Mais alors tu veux plus être avocat?
– Non Mamie.
– Mais alors… tout ce que t’as fait, ça te sert à RIEN?
– …

Faire comprendre aux gens que, non, ce n’est pas un caprice, ni une passade, que je ne suis pas temporairement fatiguée mais que, vraiment, vraiment, je ne veux plus exercer ce métier, c’est comme ça :

– Non non non non non non, tu vas m’écouter et faire ce que je te dis. Tu continues encore un an et ça va aller mieux. T’as rien à perdre?
– Ben si, un peu. Ma joie de vivre, ma santé…
– Mais on s’en fout de ça ! Quand tu seras noyée dans le Lexomil, t’y penseras même plus !

Alors, après avoir passé des semaines à m’en vouloir, je me suis dit qu’il fallait remonter la pente. Trouver une solution. Tordre le cou à la peur et me bouger les miches, parce que personne d’autre ne le ferait à ma place. Et que ce n’est pas un problème accessoire hein, c’est juste ma vie qui est en jeu.

Ma première envie, c’était de prendre JPS et le chat dans mes bagages, et que l’on retourne vivre à Londres. C’était à la fois une issue, un exutoire et le seul rêve qui me restait. Face au vide vertigineux que j’avais devant moi (« coucou, je ne sais rien faire d’autre qu’avocat, mais j’ai pas envie de faire avocat, et j’ai rien envie de faire d’autre non plus d’ailleurs, ma seule perspective, c’est le chômage ou l’élevage de bébé chats« ), cette ville était la seule chose qui me redonnait un peu d’espoir. Alors j’ai cherché. Que faire là-bas? Il est beau mon diplôme franco-français, il est beau mais à l’étranger, il vaut peanut. Autant dire que si je deviens serveuse chez Starbucks, mes parents feront une crise cardiaque.

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J’ai pensé aux ressources humaines. Peut-être bêtement parce qu’il y a le mot « humain » dedans et que, si une chose me manque cruellement dans ma situation actuelle, c’est de faire de l’humain. J’ai trouvé des formations, manqué de m’étouffer devant le montant des frais d’inscription, et puis je me suis dit que si c’était le prix d’une vie plus sereine, ça valait peut-être le coup.

Et puis JPS est revenu du boulot :

– Mon patron veut me donner une promotion !
– Mais… mais… y’a 2 mois, il a dit « non non, désolée JPS, c’est pas le moment, tu dois encore faire tes preuves » ?
– Ben voilà, j’ai fait mes preuves.

Pour corser le tout, lors de notre dernier week-end à Londres, j’ai été prise d’une légère crise de panique. C’était peut-être le fait de regarder les choses avec la perspective d’habiter ces lieux d’ici quelques mois, mais soudainement, je trouvais tout naze :

– C’est vrai que l’architecture est moche, quand même. Tu te rappelles l’appartement qu’on avait? Pourquoi les anglais ont cette manie de foutre de la moquette partout?

J’ignore pourquoi, mais cette histoire de moquette m’a obsédée (je suis sûre que je viens de perdre les quelques courageux lecteurs qui ont réussi à lire jusqu’ici). Je repensais à l’immonde moquette bleue que j’avais quand je vivais là-bas. Et tout est devenu très compliqué. Le montant prohibitif des loyers, et si les resssources humaines ne me plaisaient pas, et je peux pas faire une année d’études en plus, et est-ce que j’ai le courage, et j’ai peur, et si je me plantais à nouveau, et ça veut dire que JPS doit lâcher son boulot pile au moment où il est promu, et qu’est-ce que je vais faire de ma vie, et…

On sait ce qu’on laisse, mais pas ce qu’on trouve. Et c’est sûr que je laisserais de belles choses en France. D’un autre côté, je n’ai pas envie de me retrouver un jour mariée, avec des gamins, une maison et une vie planplan à me dire « je n’ai pas suivi mes rêves et je me suis enfermée dans une vie sécurisante mais qui ne me convient pas« . Alors je fais quoi? Eh bien je ne sais pas…

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La fable des époux divorcés

Il y a quelques années, j’étais stagiaire dans un cabinet d’avocats spécialisé en droit de la famille. Le genre d’endroits dans lequel les récits d’adultère sont quotidiens, les colères se déversent, les rancœurs pleuvent et où la véritable solitude surgit sur le pas d’une porte. Il y a ces épisodes de flottement, où l’on a le sentiment que, quoi que l’on dise, quoi que l’on fasse, le client vient davantage pour se confier que pour entamer une procédure. Il y a ces moments curieux, où deux ex-époux fraîchement divorcés se serrent longuement dans leurs bras à la sortie du tribunal.

Famille

Et puis il y a des familles qui interpellent plus que d’autres. Sans que l’on sache toujours pourquoi : un détail physique, une ressemblance, une parole, un geste, qui font écho à notre propre histoire. Pour ma part, je me souviens toujours du premier couple qui m’ait vraiment marqué. C’était un des premiers dossiers que je gérais seule, comme une grande. Avant de les recevoir en rendez-vous, mon maître de stage m’avait livré les premiers éléments de leur histoire. Ils étaient jeunes, 27 ans, je crois, parisiens, mariés depuis à peine un an, et souhaitaient un divorce par consentement mutuel. « Par consentement mutuel », ça veut dire que les conjoints sont d’accord sur qui aura la garde des enfants, qui reprendra la télé et cet affreux service en porcelaine reçu en cadeau de mariage… En six mois, on pouvait plier leur histoire : j’étais contente, j’allais pouvoir les assister du début à la fin.

Je me rappellerai toujours de notre premier rendez-vous. A peine étaient-ils entrés dans la pièce que ma première pensée fut « ouah, ils sont vraiment trop beaux« . Pas des mannequins, mais réellement mignons et assez bien assortis pour que j’ai eu envie durant tout l’entretien de leur demander : « vous êtes sûrs que vous voulez pas rester ensemble? C’est con hein, vous faites un si joli couple« . Il était blond, fin et il écoutait tout ce que mon maître de stage et moi disions avec attention. Elle avait de beaux cheveux bruns, bouclés, de grands yeux noirs et, clairement, on lisait sur son visage qu’elle était dégoûtée d’être chez un avocat quelques mois après qu’ils aient promis de s’aimer pour la vie.

Je n’ai jamais su pourquoi ils voulaient divorcer. Dans ce genre de contexte, quand les époux n’évoquent pas les raisons de leur séparation, on ne les demande bien entendu jamais.

Je suis ressortie de ce rendez-vous terriblement triste, sans savoir réellement pourquoi. Peut-être parce que je m’étais identifiée à eux, que je les trouvais si joliment assortis, si sympathiques, que je leur rêvais une jolie histoire, de beaux enfants, une vie peinarde… pas un jugement de divorce.

J’ai fait mon travail : j’ai recueilli les pièces, rédigé leur convention de divorce, fait signer les parties, envoyé le tout, effectué les formalités nécessaires. Et quelques mois plus tard, après une brève audition auprès du Juge aux Affaires Familiales, mon couple si parfait était divorcé. Voilà. Il y aurait marqué à tout jamais sur leurs actes de naissance « divorcé de Mademoiselle Machin/divorcée de Monsieur Truc », ça ne s’effacerait jamais et cet échec à l’aube de leurs vies resterait gravé sur le papier.

C’était en 2011. Retour en 2014. Il y a quelques jours, j’ai repensé à ce couple. M’est alors venue une irrépréhensible envie de savoir ce qu’ils étaient devenus. Merci Google, merci Facebook, en quelques secondes vous pouvez récolter de précieuses informations sur la vie privée de parfaits inconnus.

Monsieur s’est remarié il y a quelques mois. Sa photo de profil le montre en costume trois pièces au bras de sa nouvelle femme. Elle travaille dans la mode, mais malgré cela, j’ai trouvé sa robe de mariée plutôt vilaine, ce qui n’engage que moi. Il a le sourire vissé aux lèvres, le regard fier, et je me suis demandée s’il avait cette même expression lors de ses premières noces.

Madame (ou ex-Madame, plutôt) est devenue maman. Sa fille doit avoir approximativement dix mois. Elles ont les mêmes cheveux bruns et les mêmes yeux rieurs. Elle a quitté Paris pour vivre près de la mer.

Et j’ai pensé…

Ce couple s’est marié en 2011. En l’espace de trois ans, ils ont eu le temps de se marier, se séparer, divorcer, rencontrer quelqu’un d’autre, déménager, se remarier pour l’un, faire un enfant pour l’autre. Leurs vies sont aux antipodes de ce qu’ils prévoyaient il y a trois ans.

Trois ans… et tout a changé. Rien n’est plus pareil, rien ne s’est déroulé selon leurs plans.

Et moi, où serai-je dans trois ans? Moi qui passe mes journées à essayer de prévoir, de me tracer un chemin, une issue de secours? Moi qui prévois de déménager, de recommencer ailleurs, qui échafaude sans cesse des itinéraires vers une vie qui me conviendra enfin. Moi non plus, il y a trois ans, je n’aurais jamais imaginé ma vie telle qu’elle est aujourd’hui. Je me voyais fièrement une robe et une carrière d’avocate, m’épanouir dans cette profession et commencer à voyager. Aujourd’hui, j’ai enfin admis que cette voie ne me rendrait pas heureuse, je n’ai pas une quenouille pour voir du pays et je marche sur des incertitudes. Mais je me console en me disant que dans trois toutes petites années, tout pourra avoir changé…

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Le jour où j’ai pas été retenue.

Je crois que là-haut, il y a un type qui se paie ma tronche. 

Je fais pas référence à un quelconque dieu, hein. Un Cerbère ou un genre de dragon à tête de canard, ça marche aussi. En tout cas, un type qui pousserait un bon gros rire sardonique en m’infligeant une période bien pourrie, des épreuves les unes après les autres pour me tester et voir si j’arrive quand même à garder le sourire :
– Venez on lui envoie une bonne fight de famille, pile avant Noël ! Avec son problème d’orientation professionnelle, ça devrait bien lui plomber le moral ! Hey les gars, vous pensez qu’on peut lui infliger la tuberculose aussi? 
Souvenez-vous, dans les épisodes précédents de « Allègrement, ma vie, mon oeuvre », je me rendais compte moins d’un an avant obtenir le diplôme qu’être avocat n’était pas ce que je voulais. Néanmoins, j’essaie tant bien que mal de terminer mon cursus pour me donner le temps de réfléchir et de ne pas avoir fait tout ça pour rien. Du coup, j’envoie des candidatures pour trouver un stage en entreprise. Le monde du recrutement, c’est un peu Dallas : un univers impitoyable, sauf que le méchant, c’est pas J.R (je te vois, jeune énergumène de 20 ans, tu as complètement perdu le fil à cause de cette référence). Le premier but, c’est rédiger tes lettres de candidature sans hésiter à noyer les entreprises de ta motivation. 
J’ai donc réfléchi à des domaines susceptibles de m’intéresser et, en premier lieu, je m’imaginais bien dans un travail en relation avec les enfants. L’ennui, c’est qu’il y a beau avoir de plus en plus d’enfants, et de plus en plus d’enfants en galère, trouver un job de juriste dans l’enfance, c’est aussi facile que de réaliser une pyramide de cartes dans le noir avec des moufles :
– Votre CV est excellent ! C’est tout ce que nous recherchons ! Et puis vous avez l’air dynamique, avenante !
– Chic, vous me prenez alors ?
– Bien sûr que non, voyons ! On n’a pas les moyens d’embaucher un stagiaire !
Du coup, j’ai élargi mes perspectives. « Élargir ses perspectives », en langage correct, ça veut dire « postuler à des postes qui ne te bottent pas mais qui sont quand même alimentaires et qui pourraient te permettre de valider ton cursus ». Après des dizaines de lettres restées sans réponse, j’ai enfin décroché un entretien. La boîte était située juste à côté d’une décharge municipale, au bout d’un cul-de-sac qui ressemblait à un coupe-gorge, payé la moitié du montant de mon loyer, mais j’étais motivée. J’ai revêtu mon plus beau pantalon, mes chaussures porte-bonheur et mon plus grand sourire. Une fois devant les recruteurs, j’ai l’impression d’être à Disney : ils sont sympas, drôles, il manque plus que les chansons. La directrice juridique est un peu ma soeur jumelle, mais en blonde : 
– Vous avez fait le même Master que moi ! Avec exactement les mêmes profs ! La même prépa aussi ! Vous avez toutes les qualités requises pour le poste ! Vous aimez le chocolat?
– Euh oui…
– MOI AUSSI ! ON EST TROP COMPATIBLES!
C’était pas gagné, mais c’était ce qu’on appelle « un bon entretien ». J’étais contente, j’allais peut-être pouvoir enfin respirer, j’avais gagné en sérénité. On vous recontacte la semaine prochaine. Of course baby, c’est normal, recontacte-moi. Quoi? Quoi baby, tu ne donnes pas une suite favorable à ma candidature? Reviens, je voulais que tu me recontactes pour me dire qu’on allait travailler ensemble ! Comment ça tu ne veux pas? Attends t’es sûre? Parce que je fais quand même très bien les pancakes… 
Retour à la case départ. Plus qu’un mois pour trouver. Aurai-je plus de chances si je postule à la manière de Babor Lelefan? Le Cerbère continue à me jeter des mauvaises nouvelles pour voir jusqu’où je peux tenir sans passer par la case Valium. C’est quand même rigolo l’être humain : repousser sans cesse ses limites, prendre encore sur soi et se raccrocher à n’importe quoi, un amoureux, un week-end, un chat. Et éviter de se poser la question : qu’est-ce que je vais devenir?

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