Le jour où j’ai pas été retenue.

Je crois que là-haut, il y a un type qui se paie ma tronche. 

Je fais pas référence à un quelconque dieu, hein. Un Cerbère ou un genre de dragon à tête de canard, ça marche aussi. En tout cas, un type qui pousserait un bon gros rire sardonique en m’infligeant une période bien pourrie, des épreuves les unes après les autres pour me tester et voir si j’arrive quand même à garder le sourire :
– Venez on lui envoie une bonne fight de famille, pile avant Noël ! Avec son problème d’orientation professionnelle, ça devrait bien lui plomber le moral ! Hey les gars, vous pensez qu’on peut lui infliger la tuberculose aussi? 
Souvenez-vous, dans les épisodes précédents de « Allègrement, ma vie, mon oeuvre », je me rendais compte moins d’un an avant obtenir le diplôme qu’être avocat n’était pas ce que je voulais. Néanmoins, j’essaie tant bien que mal de terminer mon cursus pour me donner le temps de réfléchir et de ne pas avoir fait tout ça pour rien. Du coup, j’envoie des candidatures pour trouver un stage en entreprise. Le monde du recrutement, c’est un peu Dallas : un univers impitoyable, sauf que le méchant, c’est pas J.R (je te vois, jeune énergumène de 20 ans, tu as complètement perdu le fil à cause de cette référence). Le premier but, c’est rédiger tes lettres de candidature sans hésiter à noyer les entreprises de ta motivation. 
J’ai donc réfléchi à des domaines susceptibles de m’intéresser et, en premier lieu, je m’imaginais bien dans un travail en relation avec les enfants. L’ennui, c’est qu’il y a beau avoir de plus en plus d’enfants, et de plus en plus d’enfants en galère, trouver un job de juriste dans l’enfance, c’est aussi facile que de réaliser une pyramide de cartes dans le noir avec des moufles :
– Votre CV est excellent ! C’est tout ce que nous recherchons ! Et puis vous avez l’air dynamique, avenante !
– Chic, vous me prenez alors ?
– Bien sûr que non, voyons ! On n’a pas les moyens d’embaucher un stagiaire !
Du coup, j’ai élargi mes perspectives. « Élargir ses perspectives », en langage correct, ça veut dire « postuler à des postes qui ne te bottent pas mais qui sont quand même alimentaires et qui pourraient te permettre de valider ton cursus ». Après des dizaines de lettres restées sans réponse, j’ai enfin décroché un entretien. La boîte était située juste à côté d’une décharge municipale, au bout d’un cul-de-sac qui ressemblait à un coupe-gorge, payé la moitié du montant de mon loyer, mais j’étais motivée. J’ai revêtu mon plus beau pantalon, mes chaussures porte-bonheur et mon plus grand sourire. Une fois devant les recruteurs, j’ai l’impression d’être à Disney : ils sont sympas, drôles, il manque plus que les chansons. La directrice juridique est un peu ma soeur jumelle, mais en blonde : 
– Vous avez fait le même Master que moi ! Avec exactement les mêmes profs ! La même prépa aussi ! Vous avez toutes les qualités requises pour le poste ! Vous aimez le chocolat?
– Euh oui…
– MOI AUSSI ! ON EST TROP COMPATIBLES!
C’était pas gagné, mais c’était ce qu’on appelle « un bon entretien ». J’étais contente, j’allais peut-être pouvoir enfin respirer, j’avais gagné en sérénité. On vous recontacte la semaine prochaine. Of course baby, c’est normal, recontacte-moi. Quoi? Quoi baby, tu ne donnes pas une suite favorable à ma candidature? Reviens, je voulais que tu me recontactes pour me dire qu’on allait travailler ensemble ! Comment ça tu ne veux pas? Attends t’es sûre? Parce que je fais quand même très bien les pancakes… 
Retour à la case départ. Plus qu’un mois pour trouver. Aurai-je plus de chances si je postule à la manière de Babor Lelefan? Le Cerbère continue à me jeter des mauvaises nouvelles pour voir jusqu’où je peux tenir sans passer par la case Valium. C’est quand même rigolo l’être humain : repousser sans cesse ses limites, prendre encore sur soi et se raccrocher à n’importe quoi, un amoureux, un week-end, un chat. Et éviter de se poser la question : qu’est-ce que je vais devenir?

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Youpi, je suis presque diplômée ! D’un métier que je ne veux pas exercer.

Dans un an, je serai diplômée. D’un métier que je ne veux pas exercer.

C’est dommage, j’aurais pu m’en rendre compte en 1ère année, comme 90% des gens qui renoncent à faire du droit. Ou même un ou deux ans plus tard, comme les 10% restants. Mais moi, je suis soit un peu masochiste, soit un peu débile sur les bords, j’ai attendu d’avoir BAC + 7 et un diplôme d’avocat presque en poche pour me rendre compte que j’avais pas envie de faire ce boulot.
Alors, je vous vois venir, oui, j’ai bien réfléchi. Non, ce n’est pas une passade. C’est pas la grippe, c’est pas l’hiver, c’est pas la période de Noël propice à la tristesse et aux suicides non plus. J’aimerais bien que ce soit que ça : quelques doutes, une petite crise passagère, deux-trois angoisses par-ci, par-là, ainsi font font font, trois petits tours et puis s’en vont. Malheureusement, ça ressemble plus à l’ultime confirmation de craintes qui me taraudent depuis plusieurs années déjà. Le jour où j’ai eu le Barreau, j’ai même pas réagi : j’ai pas hurlé, j’ai pas sauté de joie, j’ai pas pleuré d’épuisement. Je venais de cravacher pendant 6 mois comme un chien, j’avais passé un exam qui m’avait tellement usée que je ressemblais à mon ombre, j’avais commis la prouesse de le décrocher du premier coup. Pourtant, assise en tailleur sur mon lit, l’ordinateur affichant les résultats sur mes genoux, j’étais abasourdie. Jean-Philippe Star essayait vainement de m’arracher un signe de contentement :
– Tu te rends compte ? Ca y est, tu es ELEVE-AVOCAT ! Ton rêve prend vie !
– …
– Mais REAGIS ! Je sais pas moi, fais une danse de la joie, chante du Lady Gaga, fous-toi à poil à la fenêtre et annonce la bonne nouvelle aux voisins !
La vérité, c’est que déjà, à ce moment-là, je me demandais « à quoi bon ? ». A quoi bon m’être donnée tant de peine, si c’est pour te ressentir si peu de joie ? A quoi bon être passée par tout ça, toutes ces angoisses, ces nuits entières à se battre avec mes propres peurs, pour un métier dont je doute déjà, pour avoir remporté une place qui n’est peut-être pas la mienne ?
Je ne pense pas avoir idéalisé ce boulot. Je savais bien que la grande robe noire et les plaidoiries, c’était une partie infinitésimale du quotidien de l’avocat, je n’avais pas le fantasme de devenir la nouvelle Temime ou Dupond-Moretti. Je me disais simplement qu’en embrassant une telle carrière, j’allais pouvoir aider un peu les gens, me sentir utile.
Pourtant, aujourd’hui, cloîtrée dans mon petit bureau de stagiaire, essayant vainement de me dépatouiller avec des problématiques juridiques encore plus compliquées que moi, je trouve tout cela absurde et vain. J’ai l’impression d’avoir revêtu une robe qui me va bien, mais que je ne me vois pas porter (la métaphore précitée est sponsorisée par l’ensemble de la blogosphère mode, merci). Ce n’est pas moi, ce n’est pas mon style, ce n’est pas ce qui m’épanouira. J’aurais certainement dû avoir le courage de l’admettre bien avant, bien avant ces huit années, bien avant de passer les diplômes en surenchères, bien avant de m’épuiser et de perdre toute confiance en moi. J’aurais pu me laisser le temps d’avoir des idées sur ce que j’avais vraiment envie de faire et pas seulement sur ce que je pouvais faire. Aujourd’hui, je ne sais même plus. Je dévie à la dernière minute d’une route qui était déjà tracée. Je dévie sur un chemin qui n’est même pas encore bitumé, sans aucun panneau indicateur pour me repérer :
      – Bon OK, mettons, avocat c’est pas pour toi. Est-ce qu’il y a un autre domaine qui te plairait ?
       – Ben, je sais pas tellement en fait…
        – Qu’est-ce que tu aimes dans la vie ?
     – Les shocko-bons. Kate Middleton. Lire. Faire du toboggan. Le rouge à lèvres. Tu crois que je peux trouver un métier avec tout ça ?

« Et en attendant, je fais quoi ? ». En attendant, tu continues l’école d’avocats. Tu continues ce stage qui te confirme tous les jours que ce boulot n’est pas fait pour toi. Tu te débrouilles pour serrer les dents, pondre deux rapports de stage et passer des examens même si tu sais qu’il n’y a plus rien à gagner. Juste histoire de ne pas avoir fait ça pour rien. Tu essaies de trouver un semblant de perspective, au moins quelque chose de supportable et qui ne te fasse pas vomir. Non, coudre des robes à paillettes, ce n’est pas une perspective d’avenir, tu ne sais pas coudre. Tu essaies de garder le moral en te disant qu’après tout, ce n’est pas si grave, tu as un Jean-Philippe Star qui t’aime, c’est déjà pas mal. Peut-être qu’en 2014, tout ira bien et le sentiment de détresse qui couve en toi sera remplacé par un beau projet qui te fera sourire. 

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