« Et le boulot, comment ça se passe? »

L’autre week-end, c’était réunion annuelle de famille. Tu prends les oncles, les tantes, les huit générations de cousins, cousines, maris des unes, femmes et enfants des autres, ça donne à peu près 800 personnes. En général, j’aime pas les fêtes où il y a trop trop de monde, mais celle-là ça me fait plaisir d’y aller parce que 1) je revois mes deux cousines funky que j’idolâtre, 2) je suis la star des moins de 11 ans et que j’ai toujours une ribambelle de gosses qui me tourne autour, 3) ma tata cuisine toujours un tas de trucs cools (et que je peux me faire un repas entier à base de croissants à la fleur d’oranger, personne me dit rien).

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Donc oui, bon, c’était cool, sauf quand est venu le moment de discuter avec un tonton que je vois globalement deux fois par an et avec lequel mon plus long échange a sans doute été « est-ce que tu veux du pain?« . Bon, d’abord, il a cherché mon prénom pendant 20 secondes, il a dû tenter les prénoms de toutes les femmes de ma famille (« Clara? Lucia? »)  avant de trouver le mien (« Giulia? Jeanne? ») mais il a fini par y arriver  (« Joséphine ? Giovanni? »). Et puis, évidemment, comme il fallait trouver un sujet de conversation, on a choisi le plus évident, celui qui alimente n’importe quel entretien, la fameuse variante du « tu fais quoi dans la vie? » mais avec les gens que tu connais déjà, aka : « et le boulot, comment ça se passe?« .

Huuum, ben oui, tiens, comment ça se passe? Plutôt bien, en fait. Mon chef est content de moi, on m’a offert un CDI sans même que j’aie à le demander et, jusqu’à présent, j’ai réussi à ne pas faire couler la boîte. On peut dire que j’ai pas à me plaindre. Sauf que. Sauf que 90% de ce que je fais ne me plaît pas, que le ras le bol dont je parlais déjà il y a trois ans, deux ans et demi, ici ou encore  est toujours bien présent et que, clairement, je ne me vois pas faire ce travail toute ma vie. Et c’est j’ai expliqué à mon tonton.

Et là, il m’a parlé comme à une gamine capricieuse qui peste parce qu’elle n’a pas eu le dernier iPhone à Noël :
– Ah bon, et tu veux faire quoi? Toi-même tu sais pas ce que tu veux faire. T’as quitté le Barreau mais c’était bien avocat, fallait faire avocat, ah oui, ça, fallait faire avocat. Alors tu veux faire quoi? Retourne à ton cabinet et fais avocat. Parce que tu veux être quoi, toi, toi-même tu sais pas, hein, ce que tu veux être. Avocat c’était bien, je suis sûre que tu étais douée en plus, et puis là tu dis que tu aimes pas ce que tu fais, mais tu veux faire quoi? Et puis tu crois que le travail c’est facile, mais après tout, qu’est-ce que tu voudrais faire au juste? Moi je pense que tu devrais retourner en cabinet et être avocat, et puis voilà. 

Ouiii d’accord, merci Monsieur Onisep, c’est vrai qu’on se connait tellement bien.

Bon, en vrai, je me fous clairement de ce qu’il pense. Mais j’ai trouvé fou de ne pas pouvoir dire librement en famille : « ben non, mon taff ne me rend pas heureuse« .  Où est le mal, où est la honte, où est l’irréparable dans tout ça? Je devrais être en mesure de le dire simplement, sans être jugée, sans être prise de haut. Sans être regardée comme une personne irréfléchie, qui aurait décidé un beau matin que, ça y est, son boulot est insupportable et qu’elle a envie de changer. Non tonton, je ne suis pas une gamine paumée qui fait une crise d’ado à retardement. Je ne suis pas une faible qui baisse les bras un peu trop facilement, je n’ai aucun comptes à rendre : j’ai fait 8 ans d’études et je me lève tous les matins pour aller bosser. Mais, oui, ça fait des années que je ne me sens pas à ma place dans cette voie, que je réalise chaque jour que je ne suis pas faite, pas douée, pas calibrée pour. J’ai voulu arrêter, j’ai même été jusqu’à traverser la Manche mais mon plus grand malheur dans tout ça, c’est sûrement de ne pas savoir précisément ce que j’ai envie de faire d’autre. Tout ça serait sans doute plus facile si je mourrais d’envie d’être infirmière, de créer des bijoux ou de travailler dans une bibliothèque, bref, si j’avais un projet. Malheureusement, je ne sais toujours pas à l’heure actuelle ce pour quoi je suis vraiment douée ni ce qu’il me plairait de faire.

Alors non, c’est vrai, ça fait pas tellement Génération Y de dire ça, et à côté de mon tonton moralisateur, il y en a d’autres, aux yeux desquels je passe sans doute pour une soumise, parce que « moi je pourrais jamais faire un boulot qui me fait chier’annnh, impossible quoi, je préfère ne rien faire« . Et c’est bien beau, mais moi, en attendant, je ne vis pas d’amour et d’eau fraîche et j’aspire à une certaine liberté (sans doute relative). Je n’ai pas oublié mes 7 mois de chômage, sans doute les pires de ma vie. Je n’ai pas oublié combien je me sentais misérable à vivre aux crochets de mon mec. Je n’ai pas oublié les journées entre mon lit et le wifi. Je n’ai pas oublié combien je me sentais seule, inutile et perdue à ce moment-là. Je n’ai pas oublié combien tout me semblait insurmontable. Et c’est aussi pour ça qu’en dépit de tous les inconvénients de mon travail, je mesure vraiment ma chance : celle de gagner ma vie, de pouvoir être indépendante et faire des projets.

Alors non, c’est sûr que le tableau n’est pas merveilleux. Mais je veux pouvoir le dire, l’écrire, librement, sans en avoir honte, et surtout devant quelqu’un de ma famille. Y compris devant un tonton relou qui me connaît à peine. Parce que mine de rien, tout cela demande une certaine forme de courage pour continuer, d’honnêteté intellectuelle pour évoluer, et d’efforts pour (vraiment) se trouver. Et que ça arrivera, j’en suis persuadée.

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2 réflexions sur “« Et le boulot, comment ça se passe? »

  1. Pas cool, mais je pense que ce genre de personne, on en a tous un dans notre famille (ou alors les gens mentent !). Je trouve assez dingue de pas pouvoir à notre époque dire qu’on aime pas son boulot. Genre tout le monde kiffe total ce qu’il fait… Ok le chômage est une calamité, et la plupart des gens vont sortir : t’as un boulot, estime-toi heureuse ! Oui, mais ce boulot, on y passe la moitié de sa putain de vie (déjà qu’elle est pas drôle tous les jours). J’ai eu une période de chômage très longue et j’avais droit très souvent en famille : tu fais quoi ? C’est limite la honte de dire que tu es au chômage alors que bon, c’est pas ma faute… Aujourd’hui, j’ai accepté un travail qui me plait moyennement, mais j’ai du travail et j’en parle à mes proches très proches, en arrondissant les angles. Je m’y vois pas non plus sur le long terme mais je ne vais pas en parler trop parce que j’aurais probablement le même genre de réflexion.

    Bref, je t’ai encore écrit un pavé… XD Tout ça pour dire que je suis d’accord avec toi, tu as le droit de t’exprimer sur le sujet sans en ressentir de honte. Et j’espère que tu trouveras un boulot où tu pourras t’épanouir !

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