La fable des époux divorcés

Il y a quelques années, j’étais stagiaire dans un cabinet d’avocats spécialisé en droit de la famille. Le genre d’endroits dans lequel les récits d’adultère sont quotidiens, les colères se déversent, les rancœurs pleuvent et où la véritable solitude surgit sur le pas d’une porte. Il y a ces épisodes de flottement, où l’on a le sentiment que, quoi que l’on dise, quoi que l’on fasse, le client vient davantage pour se confier que pour entamer une procédure. Il y a ces moments curieux, où deux ex-époux fraîchement divorcés se serrent longuement dans leurs bras à la sortie du tribunal.

Famille

Et puis il y a des familles qui interpellent plus que d’autres. Sans que l’on sache toujours pourquoi : un détail physique, une ressemblance, une parole, un geste, qui font écho à notre propre histoire. Pour ma part, je me souviens toujours du premier couple qui m’ait vraiment marqué. C’était un des premiers dossiers que je gérais seule, comme une grande. Avant de les recevoir en rendez-vous, mon maître de stage m’avait livré les premiers éléments de leur histoire. Ils étaient jeunes, 27 ans, je crois, parisiens, mariés depuis à peine un an, et souhaitaient un divorce par consentement mutuel. « Par consentement mutuel », ça veut dire que les conjoints sont d’accord sur qui aura la garde des enfants, qui reprendra la télé et cet affreux service en porcelaine reçu en cadeau de mariage… En six mois, on pouvait plier leur histoire : j’étais contente, j’allais pouvoir les assister du début à la fin.

Je me rappellerai toujours de notre premier rendez-vous. A peine étaient-ils entrés dans la pièce que ma première pensée fut « ouah, ils sont vraiment trop beaux« . Pas des mannequins, mais réellement mignons et assez bien assortis pour que j’ai eu envie durant tout l’entretien de leur demander : « vous êtes sûrs que vous voulez pas rester ensemble? C’est con hein, vous faites un si joli couple« . Il était blond, fin et il écoutait tout ce que mon maître de stage et moi disions avec attention. Elle avait de beaux cheveux bruns, bouclés, de grands yeux noirs et, clairement, on lisait sur son visage qu’elle était dégoûtée d’être chez un avocat quelques mois après qu’ils aient promis de s’aimer pour la vie.

Je n’ai jamais su pourquoi ils voulaient divorcer. Dans ce genre de contexte, quand les époux n’évoquent pas les raisons de leur séparation, on ne les demande bien entendu jamais.

Je suis ressortie de ce rendez-vous terriblement triste, sans savoir réellement pourquoi. Peut-être parce que je m’étais identifiée à eux, que je les trouvais si joliment assortis, si sympathiques, que je leur rêvais une jolie histoire, de beaux enfants, une vie peinarde… pas un jugement de divorce.

J’ai fait mon travail : j’ai recueilli les pièces, rédigé leur convention de divorce, fait signer les parties, envoyé le tout, effectué les formalités nécessaires. Et quelques mois plus tard, après une brève audition auprès du Juge aux Affaires Familiales, mon couple si parfait était divorcé. Voilà. Il y aurait marqué à tout jamais sur leurs actes de naissance « divorcé de Mademoiselle Machin/divorcée de Monsieur Truc », ça ne s’effacerait jamais et cet échec à l’aube de leurs vies resterait gravé sur le papier.

C’était en 2011. Retour en 2014. Il y a quelques jours, j’ai repensé à ce couple. M’est alors venue une irrépréhensible envie de savoir ce qu’ils étaient devenus. Merci Google, merci Facebook, en quelques secondes vous pouvez récolter de précieuses informations sur la vie privée de parfaits inconnus.

Monsieur s’est remarié il y a quelques mois. Sa photo de profil le montre en costume trois pièces au bras de sa nouvelle femme. Elle travaille dans la mode, mais malgré cela, j’ai trouvé sa robe de mariée plutôt vilaine, ce qui n’engage que moi. Il a le sourire vissé aux lèvres, le regard fier, et je me suis demandée s’il avait cette même expression lors de ses premières noces.

Madame (ou ex-Madame, plutôt) est devenue maman. Sa fille doit avoir approximativement dix mois. Elles ont les mêmes cheveux bruns et les mêmes yeux rieurs. Elle a quitté Paris pour vivre près de la mer.

Et j’ai pensé…

Ce couple s’est marié en 2011. En l’espace de trois ans, ils ont eu le temps de se marier, se séparer, divorcer, rencontrer quelqu’un d’autre, déménager, se remarier pour l’un, faire un enfant pour l’autre. Leurs vies sont aux antipodes de ce qu’ils prévoyaient il y a trois ans.

Trois ans… et tout a changé. Rien n’est plus pareil, rien ne s’est déroulé selon leurs plans.

Et moi, où serai-je dans trois ans? Moi qui passe mes journées à essayer de prévoir, de me tracer un chemin, une issue de secours? Moi qui prévois de déménager, de recommencer ailleurs, qui échafaude sans cesse des itinéraires vers une vie qui me conviendra enfin. Moi non plus, il y a trois ans, je n’aurais jamais imaginé ma vie telle qu’elle est aujourd’hui. Je me voyais fièrement une robe et une carrière d’avocate, m’épanouir dans cette profession et commencer à voyager. Aujourd’hui, j’ai enfin admis que cette voie ne me rendrait pas heureuse, je n’ai pas une quenouille pour voir du pays et je marche sur des incertitudes. Mais je me console en me disant que dans trois toutes petites années, tout pourra avoir changé…

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4 réflexions sur “La fable des époux divorcés

  1. Je vais te sortir une phrase bateau mais qui est pourtant terriblement vraie : personne ne sait de quoi demain est fait. Perso, 3 ans, c’est quelque chose qui me paraît tellement loin que j’ai du mal à tout concevoir. Et si je regarde 3 ans en arrière… bah je m’aperçois que j’ai une vie plutôt pépouze. Qui ne va pas durer mais pépouze quand même ! C’est presque excitant dis-donc.

    • « Personne ne sait de quoi demain est fait » : c’est peut-être bâteau comme tu dis, mais c’est tout simplement ce que je voulais rappeler à travers cet article. J’ai tendance à l’oublier mais à travers cette histoire, ça m’a sauté aux yeux. Et oui, je trouve ça un peu excitant moi aussi en fin de compte.

  2. Ils ont vite rebondis, si je regarde en 3ans, j’ai plutot l’impression d’avoir fait des petits pas par rapport à eux.
    En tout cas, j’aime toujours autant ta façon d’écrire.

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