Cet amour-là.


Ce matin-là, dans le train, j’ai croisé un copain de collège. Le genre de copain avec lequel on s’entend très bien, mais dont on finit par perdre le chemin parce que les orientations, parce que les départs, parce que la vie.
A la surprise succède le traditionnel échange : comment tu vas? Qu’est-ce que tu deviens? Qu’as-tu fait durant toutes ces années? Avocat, ah oui, c’est bien. Presque marié, ah bah dis donc. Bosser dans une association, ça doit être intéressant ça. Oh je crois que ça fait bien dix ans depuis la dernière fois. Non, je ne vis plus là-bas. Oui oui, on se voit toujours.
Jusqu’à ce qu’il me demande : « et comment va Jenny? ».
Ma trachée s’est nouée. A entendre son prénom sortir de sa bouche, j’ai compris ce que signifiait « avoir le souffle coupé ». J’ai dégluti avec difficulté et c’était comme si soudain, mon corps pesait des tonnes.
J’ai dû lui expliquer que Jenny était décédée il y a quatre ans, oui oui, à dix-neuf ans, oui oui, c’est injuste, oui oui je sais que c’est incroyable, non non c’est pas grave, tu ne pouvais pas savoir. Chaque syllabe était un effort, je devais reprendre ma respiration au milieu de chacune de mes phrases.  Tendre mes jambes pour qu’elles arrêtent de trembler. Chancelante. Raconter la douleur, là, dans un wagon de RER.
A ce vieux copain fraîchement retrouvé, je ne pouvais pas lui dire. Je ne pouvais pas lui dire qu’il ne se passe pas une journée sans que mes pensées s’envolent vers elle et qu’il m’est toujours difficile d’en parler. Que le vide qu’elle a laissée est insupportable, le manque indicible. Que, depuis ce jour, le monde n’est plus le même. Je ne pouvais pas lui dire mon effondrement à St Pancras et les nuits blanches. Je ne pouvais pas lui dire que je ne savais pas comment exister sans elle. Comment continuer à faire les trucs même les plus simples, manger, dormir, rire, avec ce sentiment d’injustice et cette rancoeur collés à la peau. Je ne pouvais pas lui dire que ma pire crainte, c’est d’oublier sa voix, mais pas son visage, parce qu’il y a les photos pour ça. Je ne pouvais pas lui dire que j’avais prié pour la voir en rêve, mais que ça n’était jamais arrivé. Je ne pouvais pas lui dire que ce que je voudrais plus que tout au monde, c’est savoir que, maintenant, elle a enfin trouvé le repos. Je ne pouvais pas lui dire qu’une fois, dans ce même train, j’avais croisé une fille qui avait les mêmes yeux et que j’avais dû prendre sur moi pour ne pas la suivre. Je ne pouvais pas lui dire que toute une vie sans elle, c’était impossible.
 
Non, je ne pouvais pas lui dire tout ça, à ce vieux copain de collège.
Alors j’ai préféré lui dire autre chose. Lui raconter le reste.
Que oui, c’était triste, mais qu’elle m’avait donné une grande leçon de force. Que la vie avait repris sans elle et que c’était simplement différent. Qu’un soleil comme elle éclaire forcément, d’une façon ou d’une autre. Que, sans savoir l’expliquer, je la sens bien présente. Qu’elle apparaît toujours à côté du soleil. Que famille et amis se recomposent, tu sais, sa nièce est née il y a quelques mois. Que maintenant, je pouvais la comprendre. Qu’à la colère et au chagrin avait succédé l’apaisement. Que la première fois que j’avais souri en pensant à elle, je m’étais dit « ah tiens, ça fait moins mal ». Que c’est s’essoufler que de donner des coups d’épée dans l’eau. Que ses yeux noisettes, ses yeux en demi-lune et son sourire grand comme le ciel, je les porterai toute ma vie. Qu’à présent, ce que j’ai envie de garder, c’est l’image de cette fille immense qui riait tellement fort qu’on l’entendait dans toutes les pièces.
 
Et que même si le vide qu’elle a laissé ne se remplit pas, bon dieu, merci d’avoir fait se croiser nos vies.

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