Ahi, aho, je rentre du boulot.

 
 
Je veux pas me la jouer « fille super occupée » mais c’est vrai que le temps me manque pour écrire ici. Les premiers pas dans la vie d’avocat, ce sont avant tout ceux qui t’éloignent de ta couette et de tes copains. Entre mon travail cabinet et la rédaction de mon mémoire, j’avais recentré ma vie autour des 4 points cardinaux : JPS, manger, dormir, me laver les dents. Et depuis un mois, j’ai un nouveau boulot. Un bien différent, avec de nouveaux horaires, de nouvelles choses à faire, de nouveaux collègues sympas… (ou pas). Finis les pleurs en rentrant de l’ancien cabinet, fini l’associé qui te considère si peu qu’il ne prend même pas la peine de te dire au revoir, finis les « oui, je sais qu’il est 20 heures, mais je te donne quand même ces conclusions à rédiger, c’est pour demain matin. Ah, et c’est en anglais« .
Il y a quand même certaines choses auxquelles j’ai eu un peu de mal à m’habituer. Je pensais faire les frais d’un quelconque bizutage, mais non, ils étaient sérieux :
– Donc là tu as le CR de l’ASF-ABG qui rend compte du système HMUE des protocoles C3M. Le prestataire est en Colombie pour le compte du CGU avec un PHRT commun et des HUV signés par voie tournante. Bon bien sûr, on va pas s’y risquer hein, on veut pas que le YT prenne en compte le GRTS, c’est évident hein…
– T’aurais un Doliprane? 
Un autre aspect auquel je n’étais pas habituée non plus : les horaires de travail. Quand j’ai vu que mes collègues rentraient chez eux à partir de 18 heures, j’ai repensé très fort à mon ancien boss et à sa blague préférée :
– Tu rentres déjà chez toi? Bon après-midi !
– Mais… mais, il est 19h30 !
– C’est ce que je dis, profite bien de ta demie-journée de congé !
Finalement, le truc le moins évident maintenant, c’est d’expliquer en quoi consiste mon nouveau boulot. Celle qui a le plus de mal à s’y retrouver, c’est ma grand-mère. Avant, elle pouvait se faire mousser auprès de ses copines et leur raconter que sa petite fille était une grande avocate qui défendait un gang mafieux dans une affaire d’Etat. En vrai, j’étais juste au procès d’un mec qui menacé de couper les parties génitales de son pote, mais pour elle, c’était pareil. Paye ta classe au club de bridge :
– Elle va même voir des clients en prison, comme Julie Lescaut et Corinne Touzet !

 

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Et sinon, 436 €, ça vous va?

Quand tu arrives en tant que stagiaire dans une entreprise, l’une des choses à gérer, c’est cette collègue qui va te regarder d’un œil mauvais dès que tu auras passé le pas de la porte. T’as rien fait si ce n’est exister et dire « bonjour », mais elle te déteste quand même déjà:
 
       Même pas je t’adresse la parole. Je vais t’appeler par un autre prénom durant les six prochains mois.
       Mais j’ai encore rien dit !
–      Tais-toi Valentine.
       Mais pourquoi ?
       Ca suffit Clémentine.
 
J’ai pas trop compris pourquoi cette haine si soudaine, ni cette envie profonde de me rabaisser. Pour tout et n’importe quoi :
 
       T’as 25 ans, t’es qu’une enfant !
      
       Et puis t’es petite de taille aussi, ouh la minus !
      
       Tiens, tu sais ce que t’es ? T’es un bébé Cadum, HAHAHA, t’as compris la vanne Michel ?

 
Alors j’ai essayé de me mettre à sa place. J’ai pas tout de suite vu en quoi une fille qui débarque pour passer quelques mois en tant que stagiaire mérite autant de hargne. J’ai émis des hypothèses :

 
       Peut-être que son divorce s’est mal passé, que son avocat l’a mal défendue et qu’elle cristallise sa haine des avocats sur moi ! Ou alors, comme c’est une fausse blonde, elle a peut-être une revanche à prendre sur les brunes et du coup elle me hait ! Sinon, c’est peut-être quand j’ai dit que j’aimais pas les frites, ça l’a peut-être énervé !
       Ou alors c’est juste une conne ?
       Ah ouais, peut-être aussi.
 
C’est un peu dur d’être toisée en permanence : d’une part, c’est gênant, Beyoncé te le dira très bien. Mais surtout, je suis tellement mal à l’aise que j’en arrive à dire parfois à dire un truc que je voulais pas, qu’aussitôt je regrette, à tel point qu’il y’a un mini-Moi qui me donne un coup de pied à l’intérieur du crâne en disant : « NAAAN, mais pourquoi t’as dit çaaaa ! ».
 
 
Mais j’ai beau réfléchir, je ne comprends pas ce mépris. Peut-être une réaction naturelle pour défendre sa place. Sauf que j’en veux pas, de sa place. Alors c’est pas la peine de me regarder en chien de faïence, comme si je prenais déjà les mesures de son bureau pour choisir mon mobilier. Je peux envoyer un e-mail, c’est pas pour ça que je brigue le poste de PDG. Je peux aller m’acheter une cannette au distributeur, promis, ça m’empêchera pas de travailler. Faut quand même être sacrément naze pour vouloir faire peur à une stagiaire.
–      Tu vois la porte de mon bureau ? Il y a mon nom dessus ! Est-ce qu’il y a ton nom sur la porte de ton bureau ? Non parce que tu es STAGIAIRE ! Et puis j’ai une boîte de 5000 trombones dans mon tiroir, mais pas toi parce que tu es STAGIAIRE !

Rebirth?

 
Ça c’est sûr, j’en aurai mis du temps pour revenir écrire. Parfois, ma vie, j’ai l’impression que c’est une succession de semaines où il ne se passe pas grand-chose. Et puis, d’un coup, comme un mécanisme qui s’enclenche, vient une période de multiples changements, d’enchaînements, de trucs qui me dépassent. Quand le monde me paraît un peu trop lourd, je mets au point une stratégie imprenable : rester à vie sous la couette avec le chat pour me tenir chaud et une bouilloire électrique près du lit pour satisfaire mes apports en théine.
 
Il y a eu la vie de stagiaire et les moments difficiles à assumer. Comme le patron sur ton dos, comme un poisson pilote suivant de près un requin. Au bout d’un moment, je devenais allergique à mon propre prénom tellement je ne supportais plus de me faire convoquer vingt fois par jour dans son bureau. Au début de la vie d’avocat, tu réalises surtout que tu ne sais rien. Comme si toutes tes années d’études n’avaient jamais existé, comme si tu avais passé des heures à bûcher sur du vent. Et ça, mon boss me le faisait bien comprendre :

J’ai bien reçu l’assignation que tu m’as transmise…

Ah !
C’est nul. Recommence.

« 100 fois sur le métier, tu remettras ton ouvrage… ». Moi c’était plutôt 15 000. Avec le client qui t’engueule, le boss qui te met la pression et l’envie de leur jeter la convention collective de la conchyliculture à la figure. Hey, toi, le type qui t’es fait passer pour un flic pour arnaquer une mémé et lui soutirer de l’argent, sache que j’ai passé cinq jours à pondre des conclusions pour te défendre.

 Il y a eu la saga de la vie de ma patronne, avec un plus grand nombre d’épisodes que les feux de l’amour. Hey, si un scénariste de « Plus belle la vie » passe par ici, contacte-moi, j’ai plein d’idées à te filer. Trahisons, vengeances, coups de foudre, sexe et enfants qui n’arrivent pas à s’asseoir sur le pot. Parfois, je savais pas quoi dire. Quand je trouve que je raconte un peu trop ma vie aux gens, je me compare à ma boss et ça va tout de suite mieux :
 
  Ca va ?
Super ! Je vais divorcer !
Ah.
C’est pas grave, il en a une toute petite ! Attends, je vais te montrer la photo que j’ai postée sur Instagram !
 
Il y a eu ma timidité et les problèmes qu’elle m’a parfois causés. Quand j’étais petite, j’avais un ami imaginaire pour me distraire. Maintenant, c’est plus difficile de parler à mon ombre sans me faire interner.

Il y a eu les rencontres, les déceptions parfois aussi. Penser avoir rencontré quelqu’un de chouette et tomber de haut, même à 25 ans et des poussières. Se remettre en question, mais sans tout de suite conclure que c’est parce que je suis nulle et que je ne mérite pas d’être connue.

 
Il y a eu les parents qui déraillent, le frère qui s’éloigne, le cœur éparpillé, les efforts déployés pour m’en sortir, trouver une voie, regagner l’Angleterre, refaire surface. Construire un échafaudage, petit à petit, pièce par pièce. Pour avoir à nouveau l’envie de respirer et de raconter des trucs marrants sur ce blog (OK, ça commence mal avec cet article). Et le cœur en bandoulière, on y retourne.
 
 

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